L’harmonie des différences Enregistrer au format PDF

Jeudi 14 février 2013 — Dernier ajout lundi 11 février 2013
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Qui a prétendu que « des goûts et des couleurs on ne discute pas » ? Pour avoir la paix faudrait-il nous rallier tous à la même couleur ? Et qui va imposer cette couleur commune ? Qui va décider que dans notre groupe nous serons habillées en rose, que les chambres, les couloirs, les salles communes seront peints en rose et que nous allons tout voir en rose ? Pour avoir la paix celles qui voient tout en noir se taisent et finissent par devenir aussi adeptes du rose. Triste paix ! Aurions-nous oublié que le symbole de la paix c’est l’arc-en-ciel, aux multiples couleurs ?
"Chez nous on s’entend bien, tous unis ! »


Très bien, mais avez-vous entendu parler de la tour de Babel ? Tous s’étaient mis à parler la même langue. Chacun disait la même chose à l’autre : "Allons, briquetons des briques" ! Un seul lieu pour tous, un seul nom pour tous. Cela n’a pas plu à Dieu qui est descendu pour confondre leurs langues.
L’Esprit de Pentecôte ne donne-t-il pas à chacun de comprendre l’autre dans sa propre langue, c’est-à-dire dans sa manière unique d’exister et de s’exprimer ? Peut-on parler d’orchestre quand tous les musiciens jouent du même instrument ?_

Si l’oiseau avance, c’est grâce à l’air qui le porte. Sous prétexte que l’air ralentit son vol, dirons-nous que l’air est l’ennemi de l’oiseau ? Nous savons que la voûte ne se soutient que par la poussée contradictoire de ses deux montants. La colonne de droite ne peut se passer de la colonne de gauche. Nous savons que la planète est tendue sur son orbite entre la pesanteur et la force centrifuge, et pourtant nous agissons comme si les forces centrifuges étaient mauvaises. Nous savons que l’équilibre de la société ne se réalise que par le dialogue des forces conservatrices et des forces progressistes, et pourtant nous réagissons comme si la contestation était suspecte, ou au contraire, comme si toute règle était un frein à notre liberté.
Nous savons que nous marchons sur nos deux jambes, que nous ne saisissons un objet qu’entre deux doigts différents, que nous n’inspirons que dans les intervalles de nos expirations, et pourtant, nous agissons comme si nous pouvions sauter à cloche-pied, comme si nous pouvions saisir le monde avec un doigt, comme si nous ne trouvions pas utile d’expirer.
Sans la nuit point de jour, sans le sommeil, point de veille, sans silence, point de musique, sans "non", point de "oui". Ceci n’est pas sans rappeler ce qu’Héraclite (VIe siècle avant J-C) appelait « l’harmonie des contraires : La maladie rend la santé agréable, le mal engendre le bien, la faim fait désirer la satiété, la fatigue le repos. »
C’est aussi ce que chantait Syméon le nouveau théologien au XIe siècle (Prière du temps Présent p. 842) et que Didier Rimaud exprimait ainsi :

Toi, le jour sans crépuscule, Esprit de Dieu pour notre terre, Comment es-tu la nuit la plus obscure ?

Toi, la source des eaux vives, Esprit de Dieu… Comment es-tu la soif que rien n’apaise ?

Toi, la braise qui réchauffe, Esprit de Dieu… Comment es-tu la froide solitude ?

Beau programme pour les Filles du Saint-Esprit ! Comment nous étonner que nos tentatives mènent à l’échec, si nous ne tenons pas compte du jeu complémentaire de nos différences, voire de nos contraires ? Mais ne laissons pas la contradiction dégénérer en conflit destructeur.
L’art du « vivre ensemble » est d’en faire une chance de progrès dans la connaissance de soi-même, des autres, du monde, de Dieu. Cela suppose que chacun accepte d’être contredit et donc d’être contrarié. C’est celui qui me contrarie qui me fait avancer. En m’obligeant à rendre raison de ce que je crois, je vois moi-même plus clair dans ce qui est essentiel pour moi. Le doute, condition indispensable de toute recherche, de tout progrès y trouve alors sa juste place. Nous devrions aussi entrer plus souvent en conflit avec nous-mêmes : quand nous faisons une proposition, imaginons aussitôt la contre-proposition qui détient sa part de vérité.

Le jeu des forces, des idées, des choix contradictoires fait jaillir la vie, la renouvelle sans cesse et sauve de cette belle unanimité qui conduit à l’in-différence, l’ennui et la stérilité.