« Dessine-moi un mouton »

vendredi 19 février 2016
par  Sr Jeanne Signard
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Eric Berne définit la « conscience » - on peut dire aussi bien la « connaissance » - comme « la faculté de voir une cafetière ou bien d’entendre chanter les oiseaux selon sa propre manière et non celle qui vous fut enseignée ».

L’enfant voit et entend les oiseaux avec ravissement sans se poser de questions, sans intellectualiser ce qui lui tombe sous les sens. Arrive le père, qui croit de son devoir de « partager » son expérience et de contribuer à l’éducation de son fils. Il dit : « celui-ci c’est un moineau », « celui-là est un geai ». Le père a bien raison de s’inquiéter de l’éducation de son fils, car peu de gens peuvent se permettre de passer leur existence à écouter les oiseaux et à mieux les connaître. Mais quelques personnes continuent, toute leur vie à voir avec leurs yeux et à entendre avec leurs oreilles d’enfants, c’est-à-dire à s’émerveiller avant de vouloir nommer.}}}

Dès que l’enfant s’occupe de savoir lequel est le moineau et lequel est le geai, il cesse de voir et d’entendre les oiseaux directement. Il doit les voir et les entendre à la façon de son père et de tout le monde et il n’aura de cesse de les identifier, de les distinguer, de les cataloguer ainsi. Tout lui parviendra alors de seconde main, déjà nommé, cadré, pensé.
Il est urgent pour chacune de retrouver son âme d’enfant-poète, de peintre, de musicien pour rester capable, comme le petit prince de faire exister un mouton dans le dessin d’une boîte, sous peine de voir s’étioler notre émerveillement devant le monde qui nous entoure, devant les autres et même devant Dieu.

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Laissons à la science le soin de disséquer, d’expliquer, de trier, de classer. C’est son travail et il est nécessaire. Mais n’interdisons pas au poète qui sommeille en chacun, de s’arrêter devant le mystère, d’opérer d’heureux mélanges, de se livrer à des rapprochements inattendus.

Il en va de même de notre présence aux autres. On est allé jusqu’à marier la science et l’humain : les Sciences Humaines ! Tout comportement est-il explicable ? Toute blessure physique ou psychique est-elle classable ? Tout rire doit-il être justifié ? Toute larme expliquée ? Toute colère retenue ? Acceptons parfois de ne pas comprendre, de ne pas chercher à nommer. Recevons simplement les cris, les murmures, les pleurs, les éclats de rire aux accents uniques de ceux et celles qui nous entourent. Là est la vraie connaissance. Là est le lieu de l’amitié et de la compassion. L’explication, parfois nécessaire, est limitée par l’usage des mots, l’interprétation par la multiplicité des « possibles »

Nous aimons ranger nos semblables dans des « petites boîtes très étroites » avec des étiquettes aux lettres indélébiles. Nous prétendons savoir ce qu’elles contiennent. Tout est défini et définitif, plus de place à l’étonnement ! Ni nouveauté, ni surprise quand les boîtes s’ouvrent, par hasard ou sur commande ! Il arrive cependant que quelqu’un(e), pour échapper à l’atmosphère étouffante de sa boîte y creuse un petit trou invisible et parvient à voir le monde à sa façon.

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Il est urgent pour chacune de retrouver son âme d’enfant-poète pour rencontrer l’autre. Sommes-nous capables, comme le Petit prince de voir derrière chaque visage un mouton ou une rose, unique au monde, invisible, inclassable, qui n’attend que notre foi pour exister et notre responsabilité pour s’épanouir ? La boîte où chacun s’abrite ou se cache n’est transparente qu’aux yeux de la foi et de l’amour.

Même quand il s’agit de Dieu, nous acceptons difficilement le mystère.
lui l’infini, nous avons cherché à le définir dans un catéchisme : « Qu’est-ce que Dieu ? »
lui l’innommable, entre Tout-Puissant et Père, nous cherchons encore à lui donner un nom.
lui, l’insaisissable, nous prétendons l’enclore dans nos églises, nos tabernacles, nos dogmes.
Lui, l’invisible nous cherchons à le voir dans l’extraordinaire, alors que le seul lieu où il s’est donné à voir est l’humble humanité de son Fils Jésus et de nos frères et soeurs.
Mais n’est-ce pas encore le poète qui en parle le mieux quand il écrit :

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