Dimanche 29 mars 2015 — Dernier ajout mercredi 24 juin 2015

Respect

0 vote

Pour ce dimanche des Rameaux, ce petit billet de Jeanne sur le respect

Aujourd’hui, partout on déplore le manque de respect. Respecter quelqu’un c’est porter un regard attentif et patient sur la part invisible, indicible qu’il porte en lui (elle). Respect rime avec aspect. Respecter l’autre c’est ne pas le réduire à son aspect. Mais comment passer de l’aspect au respect ?

Respecter vient du latin respicere : regarder en arrière. Qu’est-ce qui me frappe dans cette personne qui est là devant moi ? C’est d’abord son aspect. J’ignore tout des personnes qu’elle a rencontrées, des visages qu’elle a aimés, des émotions qu’elle a partagées, des lieux qu’elle a fréquentés et qui ont tissé son être de chair et de sang. Elle se tient là devant moi, enveloppée dans le grand mystère de sa personne.

Respecter la personne c’est ne pas la brutaliser pour qu’elle entrouvre la porte de son arrière-monde Si un jour, elle m’invite à y entrer, Il faut que je m’en approche sur la pointe des pieds, pour en mesurer l’épaisseur humaine sans oser la toucher. « Tout homme est une histoire sacrée ». Or qu’est-ce que le sacré sinon ce qui est séparé, mis à distance, hors de portée, auquel on ne touche pas. (Jacques Le Goff).

C’est pour cela que les aînés méritent notre respect à la mesure de leur longue et mystérieuse histoire. Les respecter c’est ne pas les réduire à leur aspect. Nous ne pouvons pas voir ce qu’ils portent « en arrière » et qui fait tellement partie de leur être, tout cela qu’ils ruminent pour s’en nourrir, s’en réjouir ou le regretter. Les respecter c’est accepter avec gratitude les éclats de vie qu’ils nous offrent, à distance, comme dans un miroir. Les plus jeunes pourraient y discerner leurs propres chemins pour prendre le relais à la recherche de ce qu’ils ont inlassablement cherché.

Au-delà de son « aspect », respecter l’autre c’est aussi lui reconnaître un « devant lui », un désir, un avenir tout aussi inconnu et secret que son « passé ». Nous avons tous le sentiment que nous sommes plus et au-delà de notre « aspect » présent, de ce que les autres peuvent percevoir et penser de nous. Mon idéal, par définition non encore réalisé, celui, celle que je voudrais être, c’est un peu moi aussi. Pourquoi est-il si difficile d’accorder cette même grâce aux autres ?

Respecter la personne qui est là devant moi c’est croire, sans preuve, qu’elle est plus et mieux que ce à quoi son aspect tend à la réduire. C’est « s’arrêter devant l’autel de sa conscience » (Jean-Paul II). Respecter toute personne, au-delà de son aspect parfois ingrat, c’est croire qu’elle est une promesse vivante et qu’il lui appartient de tenir cette promesse ; c’est croire qu’elle est un extraordinaire possible qui n’attend qu’un regard bienveillant pour offrir le meilleur d’elle-même. La respecter c’est l’accueillir, sans aucune assurance qu’elle tiendra sa promesse. C’est la laisser aller, sûr qu’en elle la vie sera la plus forte.

Le plus difficile c’est de respecter nos proches. Ils sont si proches que nous croyons tout savoir de leur « arrière » et de leur « devant » : leur histoire et leurs désirs. Nous risquons, sans le vouloir ou sans le savoir, de violer leur intimité. Nous entrons sans frapper. Plus besoin de « s’il vous plait » : je sais ce qui lui plait et surtout ce qui lui déplait. Le respect donne assez de recul, de distance, pour que celui qui nous est le plus proche nous apparaisse dans l’obscure clarté de son mystère.

Nos paroles serties de silence tissent la fraternité.

Pas de respect sans bienveillance. Pas de respect sans confiance. Pas de respect sans une certaine distance. Pas de respect sans silence.