Jeudi 7 juin 2018 — Dernier ajout samedi 16 juin 2018

Les « sans » Enregistrer au format PDF

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Nous avons pris l’habitude de parler des migrants à partir de ce qui leur manque » : les « sans-papiers », les « sans-logement », les « sans-droits », etc. Nous pourrions ajouter les « sans famille, sans bagages, sans le sou, sans boussole. Ou alors ce sont des « demandeurs d’asile ». N’auraient-ils rien à nous offrir ?

Pour sauver leur peau, ou pour que leur famille là-bas ne meure pas de faim, ils ont tout quitté, ils ont traversé des déserts, ils ont subi l’humiliation des passeurs, ils ont failli périr en mer. Ils arrivent parmi nous, dans le dénuement le plus complet, les « sans ». Mais l’ultime violence vient de notre administration qui, dans le but louable d’intégration ne peut tenir compte de ce qu’ils sont, de la richesse de leur différence. Ils sont jeunes, courageux, prêts à travailler sans faire les difficiles, porteurs de valeurs perdues comme le sens de la famille et le respect des aînés. L’événement récent de ce jeune Malien qui a risqué sa vie pour sauver un enfant nous rappelle qu’ils sont là, parmi nous, capables d’héroïsme, ayant franchi tant d’obstacles !

« On emporte un peu sa terre aux talons de ses souliers, quand pour vivre on doit tout abandonner » (d’après Enrico Macias) et dans son cœur et sa mémoire, la sagesse singulière de ses ancêtres. Mais les fous de modernité, n’ont que faire de l’identité ancestrale, ni des règles de l’hospitalité ! Il devient un migrant, n’importe qui, réduit à une fiche de police, dans l’attente d’une carte d’identité « prêt à porter », d’un permis de séjour qui rappelle l’insécurité du provisoire.

Voici Théophile, un jeune migrant Africain, rencontré au Café-Solidaire. « Chez nous, vieillir est une chance, me dit-il. J’ai hâte d’avoir des cheveux blancs, comme vous. Ici les personnes âgées sont seules ou rassemblées dans une maison spéciale. Comment les enfants et les jeunes peuvent-ils profiter de leur expérience et de leur sagesse ? L’autre jour j’ai voulu aider une grand-mère (une maman) à porter son sac, comme j’aurais fait chez nous. Je lui ai fait très peur. Pourquoi ? Parce que je suis jeune ou parce que je suis noir, ou parce qu’elle m’a pris pour un voleur ? »

Dans notre monde occidental c’est l’administration qui nous donne existence et qui légitime chaque étape de notre vie, à force de fiches, de cartes, d’enregistrements et de tampons. Moyennant quoi nous pouvons nous croiser, travailler et rire ensemble sans soupçonner l’épaisseur et la profondeur d’existence et de vie dont chacun a hérité et qui fonde sa singularité. En Afrique, si on veut savoir qui tu es, on te demande qui est ton ancêtre. Et toute femme d’un certain âge s’appelle « maman ».

Dans certains villages du Togo on appelle l’étranger « amedzro », c’est-à-dire « le désiré », car cet hôte imprévu vient de loin et vient peut-être nous visiter de la part de Dieu. L’étranger c’est toujours lui et quelqu’un d’autre, quelqu’un qui demande et quelqu’un qui donne. Nous entendons bien sa demande, mais sommes-nous conscients de ce qu’il nous donne ? N’est-il pas urgent de faire tomber les barrières les peurs, les préjugés, les malentendus culturels entre les sans-papiers », les sans-logement », les « sans-droits », et nous, les bardés de papiers d’identité, nous, les bien logés, les bien nourris, les assurés, les retraités, les « sans–gêne » ?

Laisserons-nous à notre table un peu de place à l’étranger ? Laisserons-nous à nos paroles un peu de temps à l’étranger ? Trouvera-t-il quand il viendra un cœur ouvert pour l’écouter ? Trouvera-t-il quand il viendra, des cœurs de pauvres et d’affamés ? (M. Scouarnec)